Les Plaies du Boss 09/07/1997

Publié le par mikael bourbon



Les plaies du Boss Springsteen (Portrait)

Tout le monde ne le vénère pas : florilège de quelques voix qui se sont élevées contre Springsteen.

Règlements de comptes à Asbury Park. Publié en début d'année, The Mansion on the hill passe au crible l'entourage de l'icône rock la plus vénérée d'Amérique. Fred Goodman, vétéran du magazine Rolling Stone, y amoche avec raffinement deux de ses anciens collègues devenus thuriféraires professionnels de Springsteen. Une paire de calottes pour Dave Marsh, prophète autoproclamé du rock "blue collar", héraut de la ligne dure Detroit/New Jersey. Selon Goodman, Marsh, fils des banlieues grises revanchard et avide de gloire, aurait entrepris avec son livre Born to run, the Bruce Springsteen story, une vaste entreprise d'hagiographie. Goodman souligne que le vertueux biographe est aussi l'époux de Barbara Carr, publicitaire à la solde de Springsteen. Question entorses à la déontologie, le manager Jon Landau se fait lui aussi savamment étriller : Goodman suit pas à pas la métamorphose d'un jeune fan de blues à la plume alerte en gros bonnet de l'industrie du spectacle. Son bouquin se lit comme un palpitant roman de moeurs, d'où émerge l'image d'un Springsteen accordant une confiance aveugle à l'homme qui vit en lui "le futur du rock'n'roll" et se laissant cornaquer par des experts en manipulation médiatique.

Le livre de Goodman n'apporte rien de radicalement nouveau au débat ­ Springsteen a le chic pour diviser la critique américaine d'aussi radicale manière que Bertrand Tavernier les cinéphiles français. Au départ, c'est une affaire de style : Robert Christgau parle "d'horreurs boursouflées" à propos des chansons acoustiques de Greetings from Asbury Park. Le succès massif de Born to run donne des poussées d'urticaire aux sceptiques, au premier rang desquels Robert Palmer. Quand Darkness on the edge of town sort en 1978, Palmer lui tend une sanglante embuscade dans le New York Times : "Les albums de Springsteen sont lourdement orchestrés, d'une façon qui a plus à voir avec l'opéra qu'avec le rock'n'roll. Ses paroles laborieusement poétiques suffiraient à elles seules à le faire exclure du panthéon du rock'n'roll. Son attitude est calculée, prétentieuse, sporadiquement convaincante tout au plus." Pour ne rien arranger, Ronald Reagan se découvre fan de Springsteen, dans un discours de 1984. Contresens grossier, mais la chasse au Boss est ouverte dans les salons. Richard Meltzer (merveilleux illuminé auteur de l'invraisemblable The Aesthetics of rock) fait de son mieux pour saboter la machine patriotique dans un numéro spécial de Spin : "J'ai rarement pu voir ce petit crétin puant de Springsteen sans murmurer des expressions telles que "le maître de l'ersatz" ou "la voix du status quo"... Y a-t-il quelque chose de plus sinistre et de plus éculé que le Mythe de l'Amérique ? D'accord, il existe une infime différence entre l'Amérique de Bruce et celle de Rambo mais, puisqu'on parle commerce, combien de millions de consommateurs ont acheté les deux ?"

Devenu un produit de grande consommation au même titre que Mickey Mouse ou Presley, Springsteen devient une cible de choix pour les élites. Le coup de grâce est porté par un (petit) écrivain yuppie de la génération Jay McInnerney/Bret Easton Ellis. Dans une des nouvelles de Slaves of New York, Tama Janowitz livre en 1986 la caricature hilarante d'un Bruce à la Presley, boulimique et mégalomane, avalant au petit déj "une douzaine d'oeufs, des boules de viande, des spaghetti et une pizza" tout en discutant avec son manager du "parc d'attractions Bruce Springsteen, du casino Bruce Springsteen à Las Vegas, de la chaîne de bowlings Bruce Springsteen". Dans You and the boss, Springsteen se refuse à faire l'amour ailleurs que dans sa Ford Mustang, en présence de ses gardes du corps, de préférence dans une décharge d'ordures de Newark, car "il trouve l'atmosphère ­ rats, frigos déglingués, vieux matelas, boîtes de conserve ­ très stimulante". A la fin des années 80, Springsteen, établi à Beverly Hills, rejoint Sting et U2 au banc des pestiférés pontifiants que la presse rock adore haïr. Vilipendé pour cause de bonne conscience en béton, de chant ampoulé et de textes prêchi-prêcha, il devra attendre le brillant dégraissage de The Ghost of Tom Joad pour se refaire une virginité. En remettant au goût du jour une musique ­ le folk revendicatif ­ dont Dylan déclarait en 1985 qu'elle avait autant d'avenir que "le cheval et la carriole".

Bruno Juffin

09/07/97

Publié dans Presse and Interview

Commenter cet article