dublin the point 24 mai 2005

Publié le par mikael bourbon

Ça y est, Bruce Springsteen est en Europe, où il vient d'entamer la deuxième partie du «Devils and Dust Tour». Tour de force, il est 2h25 seul en scène. Sa façon extraordinaire de revisiter son répertoire l'impose en tant que Boss.

ENVOYÉ SPÉCIAL À DUBLIN

N ous reviendrons et referons ceci, je reverrai aussi mes fans du New Jersey» a lancé Bruce Springsteen le 20 mai dernier à l'Orpheum Theater de Boston, Massachussetts, dernière date de la première partie de sa tournée américaine en solo. Quatre jours plus tard, avant-hier donc, il était à Dublin pour lancer le volet européen de ce «Devils and Dust Tour» qui passera par Bruxelles, Forest-National, lundi 10 mai prochain.

Il est encore un peu chez lui ici, si l'on veut bien se souvenir que les grandes migrations irlandaises ont conduit à la fondation de New York. Dublin, ville étape entre les Etats-Unis d'Amérique et le Continent, Dublin qui calcule les distances à l'anglaise mais aussi selon le système métrique, Dublin qui roule à gauche -pas à tous points de vue... -, Dublin qui se revendique Baile tha Cliath, la ville du Gué aux claies, en gaélique: Dubh Linn, la Mare noire, n'était qu'un quartier sur l'estuaire de la Liffey qui traverse la ville...

Et quoi U 2? Ouiii, Dublin ville musicale évidemment. Un pays qui a adopté pour symbole un instrument de musique, qui met cette harpe celtique sur l'empennage vertical de ses avions, sur ses pièces de monnaie et sur l'étiquette de sa célèbre bière sombre, un tel pays n'est-il pas idéal pour la relance d'une tournée? Là, on est justement près du Dubh Linn, dans ces docklands qui portent encore les nombreux stigmates d'un lourd passé industriel. Ce paysage de briques pourries et de grues est bien en phase avec un Boss à la conscience sociale aiguisée. Ici aussi, on manie l'art de la reconversion avec dextérité: la salle The Point est en réalité un ancien et immense entrepôt, avec «Point Depot 1878» inscrit sur ses façades de pierre.

A l'intérieur, ça bruit de monde, la bière ne se retient pas de couler. Sous la charpente métallique -cela va avoir son importance-, se pressent plus de 5 000 personnes. Complet, comme partout. L'âge venant -il est né le 23 septembre 1949 à Freehold, dans le New Jersey-, ces petites escapades en solitaire ont l'air de commencer à plaire au Patron. La fois précédente, c'était le «Tom Joad Tour», passé par la salle Reine Elisabeth d'Anvers le 20 avril 1996, ensuite au Palais des Beaux-arts de Bruxelles le 1er mai.

Entre-temps, il y eut les retrouvailles avec le E Street Band, telles qu'on a pu les admirer en 2003 au Stade roi Baudouin, puis la tournée «Vote For Change» avant les élections présidentielles américaines de 2004. Il était temps de recentrer le propos.

The Point piaffe d'impatience. Vingt-trois minutes de retard, c'est ce qui est énervant quand on vous a demandé d'arriver à l'heure précise, «8 pm SHARP» qu'ils disaient... Jeans, chemise grise, veste sombre, dès les lumières éteintes le Boss est devant son pied de micro: «Ce que je peux dire de mieux: amusez-vous». The Point délire.

S' il ne calme pas les ardeurs des Dublinoises et des Dublinois, Bruce Springsteen indique vite ne pas être là tel une rock star en quête d'idolâtrie, mais en songwriter pour lequel les mots et la musique priment.

A cet égard, l'interprétation des trois premiers titres est assez claire. Accompagné à l'harmonium et à l'harmonica, «My Beautiful Reward» et son allure cérémoniale invitent au recueillement. Rythme martelé du pied droit sur le sol, harmonica et voix sauvage au travers du micro instrument, «Reason To Believe» ressemble à un vieux blues rural lancinant et le Boss à un ours pas content. Enfin, «Devils and Dust» est chanté dans un souffle, avec une guitare essentiellement rythmique.

Le principe est donc le même que celui de la tournée «Tom Joad», mais le «Devils and Dust Tour» va bien plus loin dans le retravail des chansons, sans pour autant les démolir à la nitroglycérine comme le fait Bob Dylan depuis quelque temps. Vocalement en pleine force de l'âge, l'homme d'Asbury Park varie non seulement les plaisirs -il s'accompagne différemment sur chacun des vingt-quatre titres du show-, mais aussi les sonorités: la rudesse rythmique de la guitare sur «The Rising» ou «All the Way Home» (on dirait un Neil Young les doigts dans la prise) contraste avec l'amplitude majestueuse de la douze cordes électro-acoustique dans «Lonesome Day», «Nebraska» ou «Further On (Up the Road)».

L'intensité est à son comble, parce que ce sont là de grands moments d'émotion, lorsque Bruce Springsteen se met au piano. Toutes les qualités harmoniques de «Racing in the Street», «Jesus Was an Only Son», «Real World» ou «The River» éclatent alors au grand jour. Grandiose, cela se passe aussi dans une grande bonne humeur, voire dans la franche rigolade. Pour introduire «The River», le Boss parle de sa mère italienne et de son père moitié irlandais («C'est pour ça que je suis maniaco-dépressif»). L'une adorait les chansons d'amour à la radio, tandis que son père lui disait: «Tout ça, c'est un complot du gouvernement, pour que l'on se marie et paie plus d'impôt!».

Avec Springsteen, la politique n'est pas envahissante, mais toujours là quand même: «Nous venons de loin, et nous y retournons» (en intro à «Part Man, Part Monkey»).

L'atmosphère se fait intimiste pour évoquer un destin tragique («The Hitter») ou la mort rôdant autour des clandestins qui tentent de passer la frontière mexicaine («Matamoros Banks»). Dans «The Hitter», il est notamment question de pluie, cette pluie que l'on entend simultanément faire des claquettes sur la toiture métallique. Inoubliable.

On est loin bien sûr d'une tournée «best of» ou «greatest hits». Dans ce voyage en solitaire, l'homme se met à nu. Manches retroussées sur ses gros biscotos, Springsteen a l'air d'un docker, d'un bûcheron du rock'n roll. Timber ! Le public est à genoux, des étoiles pleins les yeux. Les rappels en rajoutent une couche: «Ramrod» en acoustique, «I'm on Fire» au banjo, «Land of Hope and Dreams» à nouveau recueilli puis «The Promised Land.»

Plus encore que «Tom Joad», «Devils and Dust» impose Bruce Springsteen comme un des artistes les plus accomplis de son temps. Le spectacle se termine par «Dream Baby Dream» (1980), single de Suicide, le duo Ala Vega / Martin Rev qui est pour beaucoup dans la vocation musicale du Patron. Qu'un tel songwriter s'en remette à d'autres pour clôturer son tour de force en dit long sur ses qualités humaines. Et puis c'est pour la bonne cause, avec, au refrain: «I just wanna see you smile, I just wanna see you smile...»


My Beautiful Reward** / Reason to Believe / Devils & Dust / Lonesome Day / Long Time Comin' / Silver Palomino / The River* / Real World* / Part Man, Part Monkey / All the Way Home / Nebraska / Reno / Racing in the Street* / The Rising / Further on Up the Road / Jesus was an Only Son* / Leah / The Hitter / Matamoros Banks // Ramrod / I'm On Fire / Land of Hope and Dreams / The Promised Land / Dream Baby Dream**
* = piano, ** = orgue

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