Bruce Springsteen, Darkness On The Edge Of Town (1978)

Publié le par mikael bourbon


Trois années séparent le chef d’œuvre qu’est Born To Run de Darkness On The Edge Of Town, le quatrième album studio de Bruce Springsteen. De nombreuses raisons expliquent ce hiatus de trois ans. Tout d’abord, la longue et intense tournée à travers les Etats-Unis qui a suivi la sortie de Born To Run, ainsi qu’une forte exposition ; mais également une sombre et sinistre affaire juridique qui a opposé Springsteen à Mike Appel, son premier producteur et manager, affaire qui s’est soldée au final par l’interdiction pour Springsteen de publier un nouvel album pendant trois ans. Toutefois, durant cette période, le Boss n’a pas chômé pour autant, écrivant et enregistrant des dizaines de chansons (dont on en retrouvera une grande partie sur le volumineux coffret d’archives Tracks, paru en 1998), et qui forment l’embryon de ce qu’allait devenir Darkness On The Edge Of Town.

Darkness On The Edge Of Town alterne entre le constat sombre, désespéré, dur et amère, et les aspirations, les rêves et les espoirs les plus secrets de toute une génération. Trois ans après Born To Run, Bruce Springsteen confirme toutes les espérances qu’on pouvait placer en lui, et Darkness On The Edge Of Town est un très grand et magnifique album de rock, et dont les morceaux s’épaississent encore davantage en acquérant une dimension sociale et ouvrière, en rapport avec la politique intérieure américaine de la fin des années 70.

L’album s’ouvre avec Badlands, et le titre s’impose immédiatement comme la locomotive de l’album, sur un rythme très lourd et martial martelé par Max Weinberg à la batterie, tandis que les paroles traitent de l’hostilité et de la violence du monde extérieur, où la paix ne s’achète que par la rédemption : « Poor man wanna be rich/Rich man wanna be king/And a king ain’t satisfied/Till he rules everything ». Badlands, qui au départ était prévu pour être le titre initial de l’album, est tout simplement une pure merveille.
Adam Raised A Cain emprunte beaucoup à l’imaginaire et aux métaphores bibliques, t est également la première chanson de Springsteen dans laquelle il est fait allusion au père de Springsteen (Douglas), dont les relations avec son fils (qui jouait de la guitare, avait les cheveux longs et pas d’autre ambition que celle de remplacer Elvis Presley !) ont souvent été conflictuelles. Avec Factory (puis avec Independance Day sur l’album suivant, The River), Springsteen rend en quelque sorte une vibrant et superbe hommage à son père, ainsi qu’aux millions d’ouvriers et d’employés, pour qui le travail est très souvent la dernière chose qu’il leur reste et qui les maintient en vie :

Early in the morning factory whistle blows,
Man rises from bed and puts on his clothes,
Man takes his lunch, walks out in the morning light,
It’s the working, the working, just the working life.

Through the mansions of fear, through the mansions of pain,
I see my daddy walking through them factory gates in the rain,
Factory takes his hearing, factory gives him life,
The working, the working, just the working life.

End of the day, factory whistle cries
Men walk through these gates with death in their eyes.
And you just better believe, boy, somebody’s gonna get hurt tonight,
It’s the working, the working, just the working life.

Factory est bouleversante d’émotion, et en seulement deux petites minutes, Springsteen a dit l’essentiel. Rien d’autre n’est à ajouter.
Something In The Night, Streets Of Fire et Racing In The Street sont probablement parmi les chansons les plus sombres et tristes de l’album, nous présentant des personnages qui ne parviennent à trouver le salut et la sérénité que dans la fuite et l’errance à travers les rues. A contrario, The Promised Land est résolument le titre le plus optimiste de l’album, sur la croyance et l’espérance en des jours meilleurs, faisant ainsi revivre en un sens, une certaine idée du rêve américain : « The dogs on main street howl/’Cause they understand/If I could take one moment into my hands/mister, I ain’t a boy, no, I’m a man/and I believe in a promised land ».
Prove It All Night est une chanson hargneuse et très sérieuse, qui déploie une combativité et une fougue sans autre précédent chez Springsteen, avec évidemment un E Street Band au complet et surtout, comme à chaque fois au sommet de son art. On ne s’improvise pas meilleur groupe au monde du jour au lendemain. A bon entendeur…
Enfin, Darkness On The Edge Of Town se termine avec la chanson éponyme, monument d’émotion où Springsteen se met pratiquement à nu, révélant dans un habile style poétique et métaphorique ses peurs, ses angoisses et ses rêves les plus intimes. Darkness On The Edge Of Town est bouleversante, et le piano de Roy Bittan juste là où il faut. Rien n’est jamais superflu chez Springsteen. Ce sont la pudeur et la distance qui révèlent parfois les véritables trésors. Et de trésor, Darkness On The Edge Of Town (et l’album, et la chanson) en est résolument un.

Trois ans après Born To Run, Bruce Springsteen accomplit encore une fois un formidable tour de force, et Darkness On The Edge Of Town est tout aussi réussi que son prédécesseur. Face à ce qui s’approche le plus prêt de la perfection, je n’ai qu’un conseil à donner : écouter cet album et regretter de ne pas avoir connu l’œuvre de Bruce Springsteen plus tôt dans sa vie.

Darkness On The Edge Of Town (1978)

1) Badlands
2) Adam Raised A Cain
3) Something In The Night
4) Candy's Room
5) Racing In The Street
6) The Promised Land
7) Factory
8) Streets Of Fire
9) Prove It All Night
10) Darkness On The Edge Of Town

Publié dans Discographie

Commenter cet article