Bruce Springsteen, The River (1980)

Publié le par mikael bourbon



Prévu initialement en 1979, le cinquième album de Bruce Springsteen, qui devait s’appeler The Ties That Bind, collection de dix chansons se voit finalement annulé puis reporté en 1980, sauf qu’entretemps Bruce et le E Street Band ont enregistré plus de soixante chansons pour cet album, et lors de la sélection finale, seuls vingt titres restent, qui formeront l’armature du double album The River.
The River est un album complexe, partagé entre rocks de bars, légers, énergiques et joyeux, mais qui comprend aussi parmi les chansons les plus tristes et les plus désespérantes que le Boss ait jamais écrit. On pourrait ainsi penser que le premier disque est intégralement consacré au rock carré et brut, tandis que le second serait dédié aux morceaux plus mélancoliques. En fait il n’en est rien, et tout au long des deux disques qui composent l’album on navigue en permanence entre gaieté et désarroi.
Toutefois, les rocks de bars se taillent tout de même la part du lion sur le premier disque avec de puissants morceaux comme Sherry Darling, Jackson Cage, Crush On You, Out In The Street, You Can Look (But You Better Not Touch), Two Hearts ou encore Hungry Heart, qui sera le premier single de Springsteen à se hisser dans le top 10 aux Etats-Unis, morceau qui au départ avait été écrit pour être offert au groupe punk new-yorkais des Ramones, mais que Springsteen, sous l’insistance de son manager et producteur Jon Landau a préféré garder pour ses propres albums. Des titres comme Cadillac Ranch, I’m A Rocker ou Ramrod sur le second disque font écho aux morceaux précités et sont résolument dévoués à la fête et à la gaieté, dans la plus pire mythologie rock ‘n’ roll, avec ses filles, les virées en voitures, les sorties du samedi soir et la musique. Les références à quelques grandes figures de la culture populaire contemporaine des Etats-Unis sont ainsi très présentes sur l’album ; qu’il s’agisse de James Dean ou Burt Reynolds sur Cadillac Ranch, ou encore de Columbo et Kojak sur I’m A Rocker.
The Ties That Bind, qui ouvre pourtant l’album, fait en quelque sorte le lien entre ces chansons joyeuses et les autres titres davantage dramatiques que compte l’album. Et ces fameux liens qui unissent, reflètent en un sens l’état d’esprit d’alors de Springsteen, tourmenté et confus, qui pouvait être l’homme le plus joyeux du monde avant de s’enfermer dans un profond et triste mutisme l’instant d’après. On retrouve un peu cet aspect-là de Springsteen dans Fade Away et The Price You Pay.

Avec ces chansons souvent très déprimantes, mais incroyablement belles et réussies, on retrouve les personnages habituels qui peuplent les chansons de Springsteen, des gens torturés, au bord du gouffre, qui ne connaissent la réussite ni dans leur vie professionnelle ni dans leur vie privée, et pour lesquels seule la fuite en avant est souvent leur seule échappatoire. C’est ainsi le cas du narrateur de Stolen Car qui ne trouve le salut et un semblant de rédemption que dans le fait de conduire sur les routes une fois la nuit venue.
I Wanna Mary You, malgré une musique assez triste, apporte quelque peu la lumière et l’espoir qui font défaut à Point Blank, chanson obsédante à souhait, et dont le personnage principal est constamment sur le fil du rasoir. Drive All Night, morceau de plus de huit minutes est à mon sens l’un des fleurons du disque, et qui précède le magnifique Wreck On The Highway, qui traite de la perte d’un être cher au cours d’un accident de circulation, et dont le narrateur de la chanson se demande ce qu’il ferait si un officier de police venait lui annoncer que sa petite amie, son épouse ou son enfant était décédé dans un accident.

Toute l’œuvre poétique et musicale de Bruce Springsteen est d’une certaine façon à caractère autobiographique, mais The River compte deux perles, sans doute les deux chansons les plus poignantes du disque, mais également deux chansons qui touchent Springsteen de très près. Independence Day tout d’abord, est en quelque sorte la suite d’Adam Raised A Cain (présente sur Darkness On The Edge Of Town), et qui traite une nouvelle fois de la relation conflictuelle entre Bruce et son père Douglas, tous deux se heurtant à un mur d’incompréhension réciproque.

Well Papa go to bed now it’s getting late
Nothing we can say is gonna change anything now
(…)
We wouldn’t change this thing even if we could somehow
Cause the darkness of this house has got the best of us
There’s a darkness in this town that’s got us too

But they can’t touch me now
And you can’t touché me now
They ain’t gonna do to me
What I watched them do to you
(…)
Now I don’t know what it always was with us
We chose the words, and yeah, we drew the lines
There was just no way this house could hold the two of us
I guess that we were just too much of the same kind
(…)
Well Papa go to bed now, it’s getting late
Nothing we can say can change anything now
Because there’s just different people coming down here now and they see things in different ways
And soon everything we’ve know will just be swept away

So say goodbye it’s Independence Day
Papa now I know the things you wanted that you could not say
But won’t you just say goodbye it’s Independence Day
I swear I never meant to take those things away.


Avec The River, la chanson, Springsteen traite du problème de la crise métallurgique de la fin des années 70 aux Etats-Unis, ainsi que de la crise du bâtiment qui frappe de plein fouet le pays au même moment. De même, l’histoire de The River, du narrateur et de la jeune Mary, tous deux adolescents lorsqu’ils se rencontrent, qui se marient, puis qui connaissent les affres du chômage, reprend les grandes lignes de l’histoire personnelle et de la vie de l’une des sœurs de Springsteen, ce qui touche forcément davantage Springsteen. Traversée par le piano et l’harmonica, The River est probablement l’une des plus belles chansons jamais écrite et composée par Springsteen. The River est un vrai joyau.

The River est un immense album, dense, étoffé et qui recouvre de nombreuses palettes d’émotion. Alors forcément, certains pourraient lui reprocher son manque d’homogénéité dans sa construction, Springsteen ne savant pas choisir entre la gaieté et entre la mélancolie. Personnellement je dirais au contraire que c’est justement cela qui fait la force de The River. Et dans ce cas précis, l’auteur et son œuvre sont difficilement séparables, tant The River traduit toutes les pensées et les émotions contradictoires qu’a pu ressentir Springsteen lors de l’enregistrement du disque. D’une certaine façon, il convient donc de regarder depuis les deux bords de la rivière…
Par ailleurs, à la suite de la sortie du coffret d’archives de Springsteen, Tracks en 1998, on pourrait également regretter que certains titres (d’ailleurs excellents) aient alors été écartés de la composition finale de l’album, comme c’est le cas pour Be True, Loose Ends ou le formidable Roulette. Il est difficile de débattre sur ce sujet. Contentons-nous simplement de respecter le choix de l’artiste. Comme il conviendra de respecter les choix de Springsteen pour son album suivant, paru en 1982, Nebraska, et qui plutôt de continuer sur la lancée du succès fracassant de The River et de la tournée mondiale qui a suivi, a pris tout le monde à contre-pied en proposant une collection de dix chansons acoustiques, enregistrées par Springsteen chez lui sur un simple magnétophone, seulement accompagné d’une guitare acoustique et d’un harmonica.
Mais restons encore un moment au bord de cette si magnifique et déchirante rivière qui fait s’unir les destinées et des personnages de Springsteen, et de Springsteen lui-même.

The River (1980)

Disc 1:

1) The Ties That Bind
2) Sherry Darling
3) Jackson Cage
4) Two Hearts
5) Independence Day
6) Hungry Heart
7) Out In The Street
8) Crush On You
9) You Can Look (But You Better Not Touch)
10) I Wanna Mary You
11) The River

Disc 2:

1) Point Blank
2) Cadillac Ranch
3) I'm A Rocker
4) Fade Away
5) Stolen Car
6) Ramrod
7) The Price You Pay
8) Drive All Night
9) Wreck On The Highway

Publié dans Discographie

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