Bruce Springsteen, Nebraska (1982)

Publié le par mikael bourbon



Après le formidable succès mondial de The River et de la tournée qui suivie, Bruce Springsteen a besoin de s’isoler, loin de la foule, des photographes et de la pression qu’implique son activité musicale. Avec Nebraska, Springsteen va prendre tout le monde à revers, tant ses admirateurs les plus fidèles que les critiques et journalistes rock les plus aiguisés.
Alors que dans les couloirs de Columbia, sa maison de disques, on murmure de plus en plus quant à la sortie d’un nouvel album studio avec le E Street Band, Springsteen, lui s’isole chez lui, dans le New Jersey et écrit plusieurs chansons qu’il enregistre aussi tôt avec un magnétophone, seulement accompagné d’une guitare acoustique et de son harmonica. Les morceaux seront réenregistrés avec l’ajout du E Street Band, mais Springsteen ne se déclarant pas satisfait du résultat, préfère garder les versions brutes et arides du premier enregistrement, de peur que les textes ne disparaissent derrière la musique. Il livre ainsi une collection de dix titres, très poignants et émouvants, en plein mandat du président Reagan, et qui va laisser de plus en plus de monde au bord de la route. C’est donc un disque extrêmement sobre, rustique, complexe et difficile d’accès au néophyte (donc adulé par la critique bien-pensante qui ne garderait que Nebraska dans l’œuvre de Springsteen) qui sort en septembre 1982.

Nebraska s’articule autour de plusieurs thèmes. On y trouve ainsi des chroniques sociales et politiques propres à Springsteen comme la chanson titre qui narre la randonnée sanglante de Charles Starkweather et Caril Fugate dans les années 1950, ou encore Johnny 99, tragédie d’un homme brisé condamné à 98 années de prison plus une autre année pour avoir tué un veilleur de nuit. Atlantic City, certainement la chanson la plus connue de l’album nous plonge au cœur de l’autre cité du jeu américaine (le pendant de Las Vegas, mais sur la côte ouest) d’un homme qui a perdu son travail, mêlé à la pègre et sans issue de secours dans la vie.

Le thème central de l’album est en quelque sorte la limite entre la stabilité et le moment où tout s’arrête avant de basculer dans un gouffre profond. Des destins individuels sont ainsi présentés par Springsteen dans Highway Patrolman, State Trooper, Used Cars ou Open All Night. Nebraska est donc tout entier un album empli de tristesse et de désespoir.
Pourtant, Springsteen nous livre également deux chansons très personnelles, qui nous font plonger dans ses souvenirs d’enfance, Mansion On The Hill et My Father’s House, tandis que Reason To Believe, qui termine l’album, reste certainement le titre le plus optimiste de l’album, celui qui fait naître une lueur d’espoir dans la vie de chaque homme ou femme, en traitant des raisons personnelles qui nous insufflent la volonté pour continuer à se lever tous les matins et à se battre tout au long de la journée. Cela peut aussi bien être Dieu, que l’amour, les amis, sa famille ou encore son travail. Nebraska s’achève donc (fort heureusement d’ailleurs !) avec une note d’espoir.

Malgré le dépouillement extrême de l’album, Nebraska s’est très bien vendu lors de sa sortie, soutenu par une excellente critique, alors même que le disque est à mille lieux du précédent opus de Springsteen, The River. Mais il faut encore une fois, l’admirable qualité des textes de l’album, qui comptent parmi les plus beaux que Springsteen ait jamais écrit, et qui font littéralement vivre sous nos yeux tous les personnages mis en scène par Springsteen : l’ouvrier, le perdant, le délinquant (Johnny 99), l’agent de police et plus important encore, tout un chacun. Springsteen possède en effet le talent, de pouvoir en quelques mots d’adresser à n’importe lequel d’entre nous, tant ses textes et sa musique restent universels ; un peu comme Bob Dylan, référence majeure de Bruce Springsteen, et de votre serviteur.
Et pourtant, dès l’album suivant, c’est cette fois la vie de Springsteen qui va changer. Ce lien ténu entre la stabilité et le moment où tout dérape exploré sur Nebraska va atteindre Springsteen avec Born In The U.S.A. (et la chanson éponyme et l’album dans son intégralité) pour diverses raisons : succès sans précédent, et surtout incompréhension totale (par les plus hautes institutions des Etats-Unis) du sens social et politique de la chanson Born In The U.S.A.

Nebraska (1982)

1) Nebraska
2) Atlantic City
3) Mansion On The Hill
4) Johnny 99
5) Highway Patrolman
6) State Trooper
7) Used Cars
8) Open All Night
9) My Father's House
10) Reason To Believe

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