Bruce Springsteen, Born In The U.S.A. (1984)

Publié le par mikael bourbon


Après deux premiers albums encore très marqués par l’influence de Bob Dylan, puis le chef d’œuvre qu’est Born To Run, lui-même suivi de deux très grands disques de rock (Darkness On The Edge Of Town et The River) et un album acoustique très déroutant, tant pour les fans que pour les critiques, Bruce Springsteen signe en 1984 ce qui sera son plus gros succès commercial (plus de 30 millions d’exemplaires vendus à travers le monde), et qui renferme une collection de douze chansons à la croisée de toutes les influences diverses et variées qu’à pu connaître Springsteen.

La chanson éponyme ouvre l’album, et dès les premières mesures le ton est donné. Le rythme est violent, lourd, sec et martial ; et surtout Born In The U.S.A. est la chanson la plus mal comprise et la plus mal interprétée de toute l’histoire du rock. Ainsi ce que beaucoup considéraient (certains considèrent encore la chose de cette façon aujourd’hui) comme un hymne patriotique à la gloire des Etats-Unis, est en réalité l’une des plus violentes critiques jamais faites au gouvernement américain, et qui, toujours dans la mouvance de Nebraska, continue d’explorer et de mettre en exergue un rêve américain de plus en plus décadent. Born In The U.S.A. est l’une des plus belles chansons jamais écrites sur les vétérans du Vietnam (avec Goodnight Saigon de Billy Joel en 1982 et Long Walk Home de Neil Young en 1987). Bruce Springsteen rend ainsi hommage aux dizaines de milliers d’Américains, souvent très jeunes partis combattre au Vietnam, et qui lors du retour au pays ont été traités plus bas que terre et méprisés comme personne n’a jamais été méprisé, rendus responsables de la défaite des Etats-Unis au cours de la seule guerre qu’ils aient perdue. Cette chanson aété tellement mal interprétée, par les plus hautes instances des Etats-Unis, qu’en 1984, lors de la campagne de réélection présidentielle de Ronald Reagan, ce dernier s’est permis de choisir Born In The U.S.A. comme hymne de sa campagne, avant que Springsteen n’intervienne et refuse de le laisser exploiter une chanson qui va à l’encontre même de la politique intérieure américaine sous Reagan. Ecrite puis enregistrée à l’époque de Nebraska dans une version acoustique terrifiante et sinistre, Springsteen a décidé néanmoins de garder cette chanson en réserve en vue d’un futur enregistrement électrique avec le E Street Band. Toutefois, cette glaciale version acoustique du titre a été publié récemment, en 1998, lors de la sortie du coffret d’archives Tracks. Pourtant, Born In The U.S.A. qui été tellement mal interprétée est suffisament éloquente pour comprendre de quoi retourne la situation. Et cela est d’autant plus évident pour un anglophone :

Born down in a dead man’s town
The first kick I took was when I hit the ground
You end up like a dog that’s been beat too long
Till you spend half your life just covering up

Born in the U.S.A.
I was born in the U.S.A.
I was born in the U.S.A.
Born in the U.S.A.

Got a little hometown jam so they put a rifle in my hand
Sent me off to a foreign land to go and kill th yellow man

Born in the U.S.A.
I was born in the U.S.A.
I was born in the U.S.A.
I was born in the U.S.A.
Born in the U.S.A.

Come back home to the refinery
Hiring man says “son if it was up to me”
Went down to see my V.A. man
He said “son don’t you understand now”

Had a brother at Khe Sahn fighting off the Viet Cong
They’re still there he’s all gone
He had a woman he loved in Saigon
I got a picture of him in her arms now

Down in the shadow of the penitentiary
Out by the gas fires of the refinery
I’m ten years burning down the road
Nowhere to run ain’t got nowhere to go

Born in the U.S.A.
I was born in the U.S.A.
Born in the U.S.A.
I’m a long gone Daddy in the U.S.A.
Born in the U.S.A.
Born in the U.S.A.
Born in the U.S.A.
I’m a cool rocking Daddy in the U.S.A.

Bruce Springsteen, Born In The U.S.A., 1982/1984

L’une des grandes forces de l’album Born In The U.S.A. est de combiner des chansons aux atmospheres et aux propos souvent radicalement différents. Ainsi, si la gravité de Born In The U.S.A. ouvre l’album, cette gravité et cette violence sont tempérées par des titres plus joyeux et gais comme Darlington Highway, Working On The Highway ou même I’m Goin’ Down. Et si la tendresse de I’m On Fire peut faire sourire, la nostalgie et la tristesse déployées sur My Hometown, superbe autobiographie de la jeunesse et de l’adolescence de Springsteen à Freehold dans le New Jersey, est tout à fait capable de nous acharner une voire plusieurs larmes.
La plupart des thèmes chers à Springsteen, et récurrent dans son œuvre sont présents. Que ce soit le sentiment amoureux et la protection chaleureuse dans Cover Me, la joie sur Dancing In The Dark (titre malheureusement trop pop, et qui fait en quelque sorte bande à part sur l’album, même si les récentes versions live de ce titre lui rendent enfin un juste hommage, avec une rythmique bien plus rock), l’amitié avec Bobby Jean, magnifique chanson, qui prolonge quelque peu l’amitié brisée de Backstreets sur Born To Run, ou encore une superbe et poignate chronique sociale avec Downbound Train, à n’en pas douter l’un des meilleurs titres d’un album, qui ne possède que très peu de faiblesses.
Enfin, n’oublions surtout pas d’évoquer No Surrender, qui pourrait faire suite à Born In The U.S.A. et qui anticipe même le Rockin’ In The Free World de Neil Young, violente charge guerrière de Springsteen qui nous incite à ne surtout jamais déposer les armes. La petite histoire veut que Springsteen ne souhaitait pas faire figurer ce titre sur l’album, car il trouvait la chanson trop guerrière, mais c’est son vieil acolyte, Steve Van Zandt qui l’a incité à ajouter No Surrender sur l’album. Et si vous voulez mon avis, je dirais qu’il a plutôt bien fait ! Et puis en parlant de Steve Van Zandt, qui a notamment coproduit l’album, en collaboration avec Springsteen, Jon Landau et Chuck Plotkin, à l’issue de l’enregistrement du disque, il quitte le E Street Band afin de se consacrer à une carrière solo (son album Voice Of America connaîtra d’ailleurs un succès retentissant). Mais si le E Street Band perd l’un de ses membres, c’est pour mieux en recruter de nouveaux. Ainsi, le prodigieux guitariste Neil Young (ancien membre de Crazy Horse, le groupe attitré de neil Young remplacera Van Zandt, tandis que Patti Scialfa apportera une touche de féminité au groupe en assurant les chœurs, avant de devenir quelques années plus tard, Madame Springsteen à la scène comme à la ville.

Born In The U.S.A. est donc l’album qui a permis à Springsteen, non seulement de ne plus avoir de problèmes financiers, mais cet album a également permis à son auteur d’exploser et d’acquérir une reconnaissance dans le monde entier, et non plus seulement sur le territoire américain. Enfin, avec Born In The U.S.A., même si la musique est différente, Springsteen continue sur la voie inaugurée depuis plusieurs années, mais véritablement révélée avec Nebraska, à savoir se faire la voix du peuple, se faire chroniqueur social des Etats-Unis et du monde entier, mais surtout de tous les oubliés de l’Amérique.


Born in The U.S.A. (1984)

1) Born In The U.S.A.
2) Cover Me
3) Darlington County
4) Working On The Highway
5) Downbound Train
6) I'm On Fire
7) No Surrender
8) Bobby Jean
9) I'm Goin' Down
10) Glory Days
11) Dancing In The Dark
12) My Hometown

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