Bruce Springsteen Lucky Town 1992

Publié le par mikael bourbon


Les mains pleines de cambouis. Le chiffon maculé entre les pognes. L'homme vérifie deux ou trois branchements, cajole les cosses de la batterie d'un coup d'étoffe, et peut refermer le capot satisfait : le nouvel album est prêt. C'est en forgeant que l'on devient forgeron et en bossant qu'on devient le Boss… Bruce Springsteen est donc l'archétype du héros populaire, évidemment, mais pas un pauvre hère monté par le business pour vendre de la crédibilité à d'autres besogneux, plutôt un Harry du rock'n'roll. Vous savez, ce délégué syndical de "Last Exit to Brooklyn", ne négligeant ni la différence ni la gapette rouge dans la poche arrière droite du 501, mais montant en première ligne dès qu'il s'agit de défendre les siens. Un chef quoi. Et lorsqu'il s'accorde une pause discographique à rallonges, ce n'est plus quelques fans épars mais toute l'Amérique qui part en capilotade. Montée de l'indigence, pugilat colonialiste, croisades en cinémascope, sketches politiques de bas étages, et plus personne pour vous parler de rêves, d'amours simples, ou remettre chacun à son équitable place.

Aujourd'hui on nous fait miroiter une fin de crise, la sortie du tunnel économique. C'est possible, Bruce revient. Le plus célèbre des travailleurs a retroussé les manches. Et pas pour un seul disque, minimum vital et cyclique. Carrément pour deux galettes charnues et pleines de cette énergie stockée dans les accus depuis "TUNNEL OF LOVE" il y a quatre ans, presque cinq. Même une double livraison classique n'aurait pu suffire, à moins de rajouter des ridelles à l'exutoire. Au poing sur la table se joint celui serré vers le ciel. Hélas, il y a cet exemple récent fourni par les Guns & Roses de disques siamois boursouflés pour le commerce. Et là, soudain le doute s'insinue dans la dévotion. Le fan transi tressaille sous les menaces de cocufiage. Les vraies raisons d'un ouvrage replet ne seraient-elles qu'un besoin de thésaurisation ou l'assurance (vie) d'un avenir doré pour le dénommé Evan James Springsteen, né il y a une vingtaine de mois, le même jour qu'un certain Arthur Manet pour la petite private story et les connivences paternelles ? Toujours est-il, le mur bétonné de notre enthousiasme se lézarde fâcheusement, et l'écoute s'impose d'urgence.

TEXTURES
I want to give it all or nothing at all. Ouf ! Rien du procédé mercantile douteux supputé, capable de récidiver chiffres en mains le double topérisé des Guns précités. Le scénario peut certes se répéter remarquez, mais sans anicroches à l'intégrité. En fait, c'est bien deux albums aux textures suffisamment distinctes pour ne pas être confondus, pour ne pas être pris pour de cyniques jumeaux, que nous a bichonné le patron. Honte sur nous d'avoir un instant douté de l'honnêteté de l'homme. Nous héritons donc de deux disques engendrés par des motivations diamétralement opposées. Pour "HUMAN TOUCH", pas de surprise au fond mais beaucoup de surprises de formes. Considérons-le comme un nouvel album, avec son quota de prospections et sa force motrice insigne. Sous l'effet d'une reconquête perlent les gouttes de sueur et scintille en elles l'attrait de la nouveauté. Décochées d'un trait déboulent quatre années de sentiments, de maturité, de recherche musicale pure…

Rien à voir avec la collection de polaroïds qu'est "LUCKY TOWN". Plus proche de l'introspection, celui que les commodités de langage baptiseront " le second disque ", s'avère une sorte de portfolio souvenir, un bonus pour les amis de longue date. Même les photos du livret y prennent un ton décontracté. Avec madame. Avec le chien. En roue libre, Bruce aligne tous ses meilleurs rôles. Le routier solitaire, le sédentaire solidaire, comme s'il ne s'agissait que d'un classique Best Of. Mais une compilation qui ne recèlerait que des titres inédits, là on touche au divin. En résumé, l'un des albums se conjugue au présent, l'autre au passé. Le second s'imposant du coup comme un habile glossaire à écouter en premier lieu. Et l'ordre est bouleversé. Et les priorités s'emmêlent. Seul le Boss maîtrise les cartes, toutes les cartes, même celle du temps en projetant un disque dans le futur proche et l'autre dans ses tiroirs. Fort. Très fort.

Avec les mêmes desseins, prestement qualifiés d'assaut, "HUMAN TOUCH" s'ouvre par le single du même nom. Le langage est clair et les moyens conséquents. Six minutes et demie pour imposer un nouveau titre de noblesse dans tous les neurones. Bridée aux entournures mais en progression constante, jusqu'à des ronflements tendus de carburateur, la chanson introduit l'album dans les règles, laissant apparaître le développement et présager la conclusion. Au chapitre de l'âme, juste superposition d'une négritude adoptée et d'une volonté viscérale, Bruce Springsteen part ensuite avec "Soul driver" ou "Cross my heart" (co-écrit avec Sonny Boy Williamson) dans un de ses meilleurs numéros de consensus américain. Le tempo caresse des ambiances usuelles avant le grand choc novateur de "57 channels". Sur une ossature minimum vampirisée par la basse pilon de Bob Glaub se dessine l'aura d'un futur grand classique. Idem pour "Gloria's eyes" où l'on mesure aisément la vénération de Little Bob pour les orchestrations mastoc de son Boss. D'autres "Roll of the dice" ou "All or nothin' at all" parachèvent la charpente résolument rock de l'édifice, avec l'omnipotence des guitares, toutes ou presque dues au maître de cérémonie. Jadis épaulé au sein de l'E Street Band par de très fines lames, Bruce redécouvre la joie des leads rocailleuses, au point de leur consacrer les deux faces de la pochette, dont un cliché que ne renierait pas Keith Richards au verso.


BARBECUE
Avec "With every wish" et "Man's job" on renoue avec les peintures humanistes, avec le mid-tempo country propre à conter les destinées vacillantes. Quant au dernier, "Pony Boy", voici la parenthèse familiale, papa et maman (Patti Scialfa rappelons-le) en catimini acoustique au chevet du petit. Le grand fauve range les armes et nous nous éclipsons sur la pointe des pieds. La porte chuinte tendrement, et nous passons au disque suivant.

Autant "HUMAN TOUCH" est tendu, jusqu'à la fébrilité par instants, autant "LUCKY TOWN" prend le parti de la décontraction, avec les mêmes éléments pourtant. Springsteen aurait d'ailleurs pu nous jouer le coup du tome électrique et de l'addenda acoustique, l'effet eut été quasi similaire, mais tellement prévisible. Version brute du précédent, "LUCKY TOWN" ressemble à un buffet dressé à domicile. Pour les amis. Avec le Boss aux fourneaux, alignant toutes ses spécialités : beignets de country swing pour "Local hero", brochettes de gospel rustique dans "Leap of faith", gros rata US pour "Living proof"… Du pinard et des guitares. On distinguerait même dans l'assemblée les ombres de Bob Dylan ("Book of dreams"), Ry Cooder ("The Big Muddy"), ou Creedence au grand complet ("Better days"). S'il a laissé quatre personnes s'occuper de la production de "HUMAN TOUCH", il en prend cette fois toute la charge. Les trois autres (Jon Landau, Chuck Plotkin et Roy Bittan) n'apparaissent plus qu'en qualité de consultants. Musiciens, auditeurs, ingénieurs, tout le monde devient invités. Chez Bruce. Seuls les deux derniers titres, "Soul of the departed" et "My beautiful reward", sortent du cocon, comme composés sur le pas de la maison. Bientôt la portière claque et la famille s'éloigne dans le rétro du pick-up. Walked from the mountain to the valley floor : un dernier signe de la main et déjà les foules attendent une tournée. Générale ?

Lucky Town (1992)

·1  Better Days
·2  Lucky Town
·3  Local Hero
·4  If I Should Fall Behind
·5  Leap of Faith
·6  The Big Muddy
·7  Living Proof
·8  Book of Dreams
·9  Souls of the Departed
·10 My Beautiful Reward

Publié dans Discographie

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