Bruce Springsteen The Ghost of Tom Joad (1995)

Publié le par mikael bourbon


THE DARK SIDE OF THE BOSS

La folk à la main, le tempo lent et la voix désabusée, Springsteen narre des chroniques de vies quotidiennes américaines. Les personnages de Springsteen sont des héros, au sens propre du terme. D'autant plus fascinants que l'héroïsme semble être relégué au magasin des accessoires. Les années 90 sont-elles incapables d'en fournir, ou bien sommes-nous trop aveugles pour les reconnaître ? Le Boss en cite de toutes sortes : des loosers, des paumés, des tueurs, des taulards, des homeless ou des déracinés. Il a choisi une figure emblématique des petites gens, Tom Joad, héros de Steinbeck, qui incarne l'ensemble de ce peuple en quête d'avenir.
Bruce Springsteen se montre ici sous des dehors de chroniqueur d'une autre Amérique, celle que chantaient le field holler Leadbelly -griot américain par excellence- l'ensemble des bluesmen de la première moitié de ce siècle. Puis cette tradition de folk singers, Woody Guthrie. Springsteen synthétise ces deux visions, mais avec une dominante sociale et urbaine : surtout, ses propos sont totalement dépourvus d'intellectualisme et, qui plus est, ne proposent aucun système. Le Boss ignore les élites. Il devient un des héritiers de la mythologie du Nouveau Monde, ce genre qui forme l'essentiel du roman américain depuis le Huckleberry Finn de Mark Twain.
Le parallèle que Springsteen établit entre le héros de Steinbeck et les déracinés d'aujourd'hui est proprement stupéfiant : la route, voire la fuite, les décors, le récit et surtout le style sont autant de ressemblances. Tous ces éléments ont toujours servi de base à son travail d'auteur, de ses débuts à aujourd'hui. Il joue sur sa culture et sur l'Amérique de John Ford ou de Sergio Leone, mais aussi sur celle d'auteurs comme Harrison ou Caldwell et son " Amérique des petits blancs ". De Dos Passos à Jack London, il fait partager sa vision d'auteur naturaliste, se contente de raconter humblement la vie des gens, de ces ricains qui ont tous rêvé de devenir chercheur d'or, pionnier, Turner, Hawks, ou Rockfeller.

The Ghost of Tom Joad, est en tout point comparable à Nebraska son illustre prédécesseur acoustique et rappelle aussi les constantes de l'oeuvre du Boss. Mêmes ambiances glauques, mêmes personnages perdus, mêmes décors, et aussi, même fatalité dans la narration et le style du récit : voix désabusée, univers fait de violence où se côtoient dans un ballet sans fin des marginaux en tout genre dont le drame forme le quotidien. Reste l'espoir.
Mais le plus étonnant dans l'écriture de Springsteen reste que, à l'instar des auteurs naturalistes nord-américains, il se borne à raconter une histoire avec un vrai récit, sans jamais commenter quoi que ce soit, à écrire à la première personne pour mieux incarner son héros. Un sens du raccourci et de la métaphore propres aux auteurs de textes courts -qu'ils soient chanteurs ou poètes- complète ce style unique. Springsteen continue de montrer les contradictions de ce pays où tous les espoirs étaient permis.


The Ghost of Tom Joad (1995)

·1  The Ghost of Tom Joad
·2  Straight Time
·3  Highway 29
·4  Youngstown
·5  Sinaloa Cowboys
·6  The Line
·7  Balboa Park
·8  Dry Lightning
·9  Across the Border
·10 Galveston Bay
·11 My Best Was Never Good Enough

Publié dans Discographie

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