la libre revient sur le concert de bercy 10/05/2006

Publié le par mikael bourbon

Mercredi, Bruce Springsteen a fait revivre l'Amérique profonde à Paris Bercy. Engagé et enragé. Comme Neil Young, éditorialiste sur «Living with war».

ENVOYÉ SPÉCIAL A PARIS

Un certain sens de l'urgence: l'enregistrement de l'album «We Shall Overcome» de Bruce Springsteen s'est étalé sur... trois jours. Sans répétition. Les premières notes de celui de Neil Young, «Living With War» n'existaient pas encore - ni même l'idée de l'album - le 16 mars dernier, jour où le Canadien donnait une entrevue à la conférence musicale South by Southwest, à Austin. Le 29 mars, quatre des dix morceaux du Canadien étaient prêts à être enregistrés.

Urgence, toujours: Bruce Springsteen poursuivait mercredi sa tournée à Paris, avant de visiter quelques autres grandes villes européennes, deux semaines à peine après la sortie de son album, tandis que Neil Young, impatient de faire entendre ses chansons, a choisi de les diffuser sur son site Internet. La scène, le web, deux caisses de résonance pour deux cris pacifistes et anti-Bush. George W qu'ils avaient pris pour cible, lors de la tournée estivale de 2004 «Vote For Change», appelant à lui préférer le démocrate John Kerry.

Dans le même esprit, le «Loner» Neil Young a façonné dix diatribes monomaniaques, qui empruntent la même voie d'un rock incendiaire pour réclamer la tête du Président. En chroniqueur de son pays d'adoption - son père, Scott, était journaliste -, il réclame sa destitution («Let's Impeach The President», et son choeur de 100 personnes) pour les faits dont il s'est rendu coupable: mensonge, espionnage, vol. Coupable pour les morts de la Nouvelle-Orléans. Coupable d'enliser un pays dans la guerre («Living With War»). Coupable encore de faire des enfants de la nation des soldats dévoués à la cause d'un drapeau («Flags of Freedom»). Dans le prolongement, Young se met en quête d'un remplaçant («Looking for A Leader») qui, chante-t-il, pourrait être «une femme, ou un Noir, après tout». Dans ce réquisitoire à charge, une seule respiration, celle, en clôture du disque, de «America», chant d'amour à une nation qu'il n'a critiquée que pour mieux la célébrer.

Le Boss en fanfare

Autre figure, autre mode d'expression, autres accents d'amour désespéré: pour mettre le doigt sur les vices de l'administration US, le «Boss» emprunte le détour par un album de reprises, le premier de sa carrière. Il y remet au goût du jour le répertoire de Pete Seeger, figure légendaire du folk américain et de la contestation anti-maccarthyste. S'il s'agit de son premier disque entièrement composé de reprises, ce n'est pas la première incursion de Springsteen dans la tradition de la protest song à l'américaine.

Pourtant, sur la scène de Paris Bercy, ce mercredi, le barde du New-Jersey ne rejoue pas la partition de sa tournée «Devils and Dust», qui l'avait vu promener en solitaire sa silhouette musclée à Forest-National il y a moins d'un an. Sous les lampions, dans un décor derrière lequel défilent des paysages de l'Ouest américain, ils sont dix-huit à s'ébrouer sur scène; trompettes, saxo, violons, guitares, banjo, accordéon, pedal steel guitar. Des conditions qui rappellent celles dans lesquelles le Boss a façonné son 21e disque, celles d'un boeuf entre compagnons. Un joyeux désordre où tout un chacun vient mettre son grain de sel, sur «Jesse James», «John Henry» ou «Jacob's Ladder». Quand, à la moitié du concert, le Boss reprend «How Can A Poor Man Stand Such Times And Live?», écrite en 1929, l'ambiance a beau être au bal folk, c'est le Springsteen militant qui éructe, la rage au ventre, les paroles de la chanson, en mémoire des morts de la Nouvelle-Orléans. L'intonation rauque caractéristique pour surligner le propos, le poing serré, comme il le sera encore sur «We Shall Overcome», la plus fameuse des protest song. La respiration est haletante, le menton altier, et malgré la gravité du propos, le sourire toujours au coin des lèvres.

Retour aux sources

Le voyage dans les musiques populaires américaines - folk des Appalaches, country, gospel, dixieland, zydeco, cajun - a tout du retour aux sources, qui vient rappeler, avec les ballades irlandaises «Erie Canal» et «Mrs. McGrath», combien la bannière étoilée est riche de ses émigrants.

Misant sur la force évocatrice des images, le natif de Freehold n'insuffle pas seulement une relecture aux reprises de Seeger: quand il termine un morceau entouré de trois de ses musiciens, en arc de cercle autour du micro, le symbole est fort, qui réunit la blonde, le black et le Boss, comme autant de facettes des States. Un pur moment de beauté folk, qui n'est pas que l'expression d'une nostalgie, mais celui d'un retour aux valeurs qui fondent l'identité américaine, alors que guette la tentation du repli sur soi.

En fin de concert, après 2h30 d'une fête populaire où le public ne rechigne jamais à prolonger le plaisir et reprendre en choeur «Pay Me My Money Down», c'est la même émotion qui traverse le traditionnel «When The Saints Go Marching In». Davantage qu'un rappel, un vrai point d'orgue, de quoi refiler des regrets à ceux qui auraient aimé voir le Boss à Forest, pris d'assaut en ce mois de mai par Béjart. Springsteen pourrait revenir à l'automne. En revanche, pas encore de date européenne annoncée pour Neil Young et son «Freedom Of Speech Tour».

Neil Young, «Living With War», Reprise/Warner. Bruce Springsteen, «We shall overcome», Columbia/Sony.


© La Libre Belgique 2006

Publié dans Presse and Interview

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