we shall overcome revue par les inrocks 16/07/2006

Publié le par mikael bourbon

Bruce Springsteen vient du monde des cols bleus et des banlieues américaines inondées d’ennui. Pour lui, le rock fut avant tout un mode d’évasion. Springsteen, c’est l’évadé qui a réussi son coup. L’un de ses meilleurs albums s’appelle Born to Run ("Né pour fuir"). Son image longtemps cultivée de gouape du New Jersey – jeans râpés, blouson de cuir, bottes de moto – cachait déjà l’appel du large, du nouvel horizon, de la terre promise. Sauf que la sienne n’est pas un paradis perdu mais un espace de conquête où l’on se retrousse les manches, où l’on a des cals aux mains : celui des pionniers.

Parvenu dans les années 80 au sommet de la montagne du succès, le Mont Elvis, Bruce le rockeur redescendra aussitôt dans la vallée pour rejoindre les siens, laissant tomber le cuir pour la chemise à carreaux. Le pionnier change d’air, pas de condition. Sa discographie commence par une succession de ruades de jeune étalon indomptable et se poursuit avec le paisible acharnement du cheval de labour. En fait, depuis Nebraska et The Ghost of Tom Joad, disques où plane l’ombre de Woody Guthrie et de la Grande Dépression, Springsteen a constamment cherché à être réassimilé à ce monde des humbles dont il est le produit – et l’anomalie. Jusqu’à ce We Shall Overcome, collection de vieilles scies écrites du temps où l’on s’éclairait encore à la lampe à pétrole, où l’on ne sait plus très bien qui du chanteur ou de la chanson chante l’autre.

Des chansons dont certaines remontent au XVIe siècle (Froggie Went a Courtin’), qui racontent l’histoire d’ouvriers harassés (Old Dan Tucker, John Henry), de bandits romantiques (Jesse James) ou de mères de soldats éplorées (Mrs McGrath). Qui puisent dans les silos à grain d’un folk primitif et cathartique ou dans le fleuve rédempteur des negro-spirituals. Le son en est rustique au possible avec crincrin, banjo, accordéon et washboard (planche à laver musicale).

Avec ce disque bâti comme une meule de foin, chaleureux comme une veillée sous la grange après moisson, il se fond dans cette tradition portée depuis trois siècles par des artistes anonymes nés de la poussière et revenus à elle. L’hommage qu’il leur rend est aussi une manière de restituer leur noblesse à tous ces Américains ordinaires qui sentent chaque jour un peu plus le sol se dérober sous leurs pieds. Ces chansons sont plus politiques qu’on ne le croit. Car les faire revivre, c’est d’une certaine façon prendre le parti du travail contre le capital, du sans-grade contre l’affairiste, du citoyen contre le politicien, du pays en paix contre le pays en guerre. C’est aussi, accessoirement, placer la spontanéité du jean-foutre plus haut que le narcissisme de la rock star. 

Publié dans Presse and Interview

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