Springsteen barcelone 21/04/1981 palau municipal desports

Publié le par mikael bourbon



Interview Bruce Springsteen

Palacio de Deportes
Barcelone - 21 Avril 1981

Propos recueillis par Ignacio Juliá

Comment est-il possible de faire un concert comme celui auquel nous venons d'assister tout en restant en vie ?
Il sourit) On m'a posé la question des centaines de fois… Il existe une énergie à l'intérieur de chaque personne, qui surgit toujours au moment où la fatigue est sur le point de te laisser sur le carreau. Cette énergie apparaît juste au moment où ta résistance faiblit, et tu continues pratiquement sans sentir ton propre corps.

Tes deux derniers disques contiennent des commentaires sur l'Amérique de Reagan. Est-ce que tu te considères comme un musicien jouissant d'un certain pouvoir politique ?
Non, pas du tout, je ne me considère pas comme un musicien - politicien. J'essaie simplement de raconter mon expérience, celle de ma jeunesse. J'ai grandi dans une petite ville du New Jersey de 10000 habitants, et au fur et à mesure que je grandissais, je voyais les gens qui m'entouraient et, bref, on aurait dit que personne n'arrivait à quoi que ce soit. C'est alors que j'ai jeté un coup d'œil en arrière et que je me suis aperçu que mon père avait travaillé toute sa vie dans une usine, tout comme mon grand-père, et que les choses n'allaient pas vraiment changer pour moi, à moins que je m'en donne les moyens. J'ai donc fait en sorte d'apprendre davantage de choses sur moi-même, d'où est-ce que je venais, comment étaient mes amis. Parce qu'à l'école, on ne t'apprend jamais ce que tu as besoin de savoir. J'ai repris mes livres de textes, et j'ai lu cet autre livre, "L'histoire des Etats-Unis", et c'est là que j'ai appris d'où est-ce que je venais, qui j'étais et de quelle manière je n'allais pas finir en étant une victime, comme mon père et mon grand-père. Et tu sais, ce n'est pas si difficile

Il s'agit donc, pour toi, d'une mise en garde de ton auditoire contre les dangers de la vie.
Quelque chose dans le genre… Ecoute, je n'ai jamais vu mon père sourire. Jamais. Tu peux t'imaginer ce que ça voulait dire pour moi. On ne s'est jamais entendu, mais maintenant, je sais qu'il cachait une certaine grandeur intérieure, c'est seulement qu'il n'a pas su me la communiquer. Il n'y a pas longtemps, une de mes tantes m'a offert une photo de mon père étant jeune. Il est incroyable, souriant, plein de force, il me rappelle John Garfield.

Pourquoi a-t-il changé ?
Les gens rendent toujours les circonstances responsables de leur échec. Ils s'excusent en disant que ça s'est mal passé, à cause de tel ou tel truc. Je suis revenu parfois dans mon village et j'ai revu des gens que j'ai connu dans ma jeunesse, des personnes d'une beauté intérieure immense, pleines de vie, qui maintenant ne ressemblent plus à des êtres humains. Totalement aliénés par le boulot, le mariage, les enfants. Je relis parfois mes livres d'école et je me rends compte qu'il n'ont rien à voir avec la vie réelle. Ils ne t'enseignent rien de ce dont tu auras besoin dans la vie. A huit ans, la première fois que j'ai écouté les Drifters à la radio, j'ai découvert qu'il y avait davantage de vérité, davantage de réalité dans une seule chanson que dans tout ce que l'on m'avait appris à l'école. C'est ça que j'essaie de transmettre aux gens. Qu'ils cherchent leurs propres racines et deviennent responsables de leurs vies.


Serais-tu un leader dans ce domaine ?
Oh non ! Absolument pas, je n'ai pas l'intention d'être le héros de qui que ce soit. Je veux que chacun soit son propre héros.

Dans tes concerts, la réponse du public est très importante…
Bien sûr. Ce que nous donne le public est aussi important que ce que nous lui donnons. Cet échange représente une expérience incroyable et très enrichissante, tout au moins pour moi.

Parle-moi de tes débuts…
J'étais un étudiant médiocre, j'étais toujours le marginal de la classe. Est-ce que tu peux croire qu'ils m'ont viré de l'université au bout de six mois pour "inaptitude psychologique" ? En dehors de la musique, ma vie était très vulgaire. Jusqu'à ce qu'un beau jour, quelqu'un me recommande de voir "Les Raisins de la Colère", un film de John Ford à l'écran ce soir-là. Aux Etats-Unis lorsque l'on passe un film en noir et blanc, tout le monde change de chaîne. Moi-même, j'ai changé plusieurs fois de canal au début des "Raisins de la Colère", mais ce soir-là, je l'ai vu. Et ce vieux film a réveillé ma curiosité. J'ai voulu me rendre compte des choses, lire davantage de livres, voir de meilleurs films. J'ai commencé à voir tous les films de John Ford possibles, les westerns et tout ça, et ils m'ont davantage appris sur l'histoire de mon propre pays que toutes ces années d'école réunies.

Puisque tu parles de cinéma, je t'ai toujours vu très proche de Scorsese.
"Mean Streets" est un de mes films favoris. A la fin du tournage de "Taxi Driver", Marty m'invita à le voir en privé et me proposa un rôle dans son prochain long-métrage. Bobby De Niro est absolument incroyable dans ce film, mais je ne me vois pas comme acteur de cinéma. J'ai du lui répondre non.

Quel genre de musique écoutes-tu ?
J'écoute n'importe quel genre de musique, pas seulement du rock'n'roll. Je n'ai jamais essayé de donner une définition du rock. Pour moi, le rock représente la vie. Ma musique a toutes sortes d'influences : rock, soul, country… Dernièrement, j'écoute beaucoup Hank Williams. J'adore la musique country.

Une des dernières chansons a t'avoir impressionné ?
Bon, je trouve "Happy Birthday" de Stevie Wonder très marrante. Je crois qu'aux States, il est très important que quelqu'un se souvienne de Martin Luther King dans une chanson, car nous ne devons pas oublier les problèmes qui touchent à notre pays, et le racisme est l'un des plus graves.

Je sais que tu dois être fatigué des comparaisons, mais je ne peux pas m'empêcher de te demander ton avis au sujet de Bob Dylan.
Il me passionne encore maintenant. C'est quelqu'un qui a toujours cherché ses propres réponses et qui ne s'est jamais laissé motiver par la tendance commerciale.

Lou Reed ?
J'aime bien ce qu'il fait. Je chante sur un de ses disques, dans "Street Hassle". Nous étions en train d'enregistrer dans le même studio, dans les Record Plant. Lou avait des problèmes avec un passage chanté et il m'appela. Je suis monté à l'étage où ils étaient en train d'enregistrer, et en un quart d'heure, j'étais de retour dans mon studio. Je l'ai lu dans un article qu'il a écrit. C'est la première prise qui a servi. Voilà tout.

The Clash ?
Ils sont super !

Pourquoi "The River" a-t-il l'air, parfois, plus élémentaire et commercial que "Darkness On The Edge Of Town" ?
"Darkness…" est un disque avec un seul point de vue, alors que dans "The River", j'ai voulu chercher quelque chose ressemblant davantage à la réalité, à la propre vie. Dans la vie, il y a des moments de joie et, bon, c'est très bien de sortir le samedi soir avec des amis et de rentrer dans un bar avec des envies de fête. Je crois que l'un des points forts de la musique pop est qu'elle a été capable de produire, à un même moment, des trucs comme "Like A Rolling Stone" de Bob Dylan et "What's Going on" de Marvin Gaye. C'est pour cela que l'on trouve dans le disque des airs de fête comme "Sherry Darling" ou "Hungry Heart", et des thèmes plus réfléchis comme "Point Blank". C'est ce qui donne plusieurs points de vue à "The River", qui l'enrichit, et je crois que c'est positif.


Pourquoi mets-tu aussi longtemps à enregistrer tes disques ?
Dernièrement, l'industrie du disque a bombardé le public avec de véritables cochonneries, la musique pop a perdu de son prestige. Pour moi, faire un disque est une question de vie ou de mort. Et c'est pour ça que je mets si longtemps à les faire. Tu pourras aimer ou pas un de mes disques, mais tu ne perdras jamais ton temps en l'écoutant.

Comment se déroule ta vie privée ?
J'ai une maison près de l'endroit où je suis né, je n'aime pas vivre en ville. L'Amérique, exception faite de New York et Los Angeles, est un pays très provincial. Moi j'ai envie de dépeindre ce pays dans ma musique, et la meilleure façon de le connaître est d'y vivre. Quant à mes hobbies, bon, j'aime conduire. Chaque fois que j'en ai le temps, je prends la voiture et vais rouler.

Tes chansons ont donc un caractère assez autobiographique…
Non, pas trop. Je ne crois pas que l'on doive avoir fait l'expérience de ce que l'on écrit. Les Beach Boys ont écrit la meilleure musique surf, et ils n'en faisaient pas. Chuck Berry a composé les meilleures chansons de "highschool" et il n'a pratiquement jamais fréquenté une école. On peut être un bon écrivain sans jamais sortir de sa maison.



Comment as-tu réagi devant l'attentat contre Reagan ?
J'étais à la maison et on m'a appelé pour me le raconter. J'ai mis la télé et me suis assis pour voir ce qui s'était passé. Ca m'a paru un truc horrible, surtout parce qu'il n'y avait aucun objectif politique. Le gamin qui a tiré ne l'a pas fait pour de la politique. Cela prouve seulement l'état d'aliénation et de folie auquel peut arriver un jeune américain à la suite d'une overdose de télévision. C'est à mon avis quelque chose d'extrêmement grave.

A quoi attribues-tu les problèmes du monde en général ?
Ils proviennent d'un manque considérable d'information. Les gens de la rue ne sont pas suffisamment informés. C'est en partie la faute du cynisme qui domine aujourd'hui notre univers, et contre lequel nous devons nous révolter. Le cynisme me paraît quelque chose d'absolument négatif. Il détruit la beauté des objets.

La promesse de cet album live, c'est pour quand ?
Eh bien, je suis le premier intéressé dans l'histoire, car je sais que mes chansons sonnent beaucoup mieux en direct qu'en studio. Mais maintenant que je suis en tournée, je commence déjà à avoir de nouvelles idées de chansons, et je crève d'envie de revenir chez moi pour m'enfermer et les travailler. Même si je suppose qu'un jour, il faudra bien se décider à le faire.

L'integrale en audio


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Setlist:
1 Factory
2 Prove it all night
3 Out in the street
4 The ties that bind
5 Darkness
6 Independence day
7 Who'll stop the rain
8 Two hearts
9 Promised land
10 This Land is your Land
11 The River
12 Badlands
13 Thunder road
14 Cadillac ranch
15 Sherry darling
16 Hungry heart
17 Because the night
18 You can look
19 Point blank
20 Racing in the street
21 Backstreets
22 Ramrod
23 Rosalita
24 Born to run
25 Detroit Medley
26 Rocking all over the world
Artwork:
http://www.jungleland.it/artwork/1980/19810421_front.jpg
http://www.jungleland.it/artwork/1980/19810421_back.jpg


 

Publié dans Retro et Souvenirs

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