Bruce Springsteen, The Wild, The Innocent And The E Street Shuffle (1973)

1973 est une année à la fois féconde mais aussi difficile pour Bruce Springsteen qui tarde à s’imposer et à trouver son public. The Wild, The Innocent And The E Street Shuffle est publié quelques mois seulement après un premier album, Greetings From Asbury park, N.J., mais là encore, et malgré un accueil critique plutôt favorable, les ventes ne décollent pas, et les deux albums s’écoulent péniblement aux alentours de 20000 exemplaires vendus.
Pourtant The Wild, The Innocent And The E Street Shuffle se présente comme la suite directe, tant dans l’esprit que dans la musique, du précédent opus. La poésie urbaine, pleine de mélancolie, d’audace et de joie distillée par Springsteen est toujours au rendez vous.
Les hostilités – si l’on peut dire –démarrent de bien belle façon avec le surprenant The E Street Shuffle, sur fond de musique de fanfare (proche du Rany Day Women #12 & 35 de Dylan en 1966), sympathique témoignage d’amitié et de respect de Springsteen à son fidèle groupe, le E Street Band dont la formation sur ce disque est identique au précédent, hormis l’arrivée du multi-instrumentiste Danny Federici (orgue, piano, accordéon notamment) et qui sera l’un des membres les plus indéboulonnables du E Street Band.
Avec 4th Of July, Asbury Park (Sandy), Springsteen nous replonge dans les amours de jeunesse, sur fond de fête nationale américaine, entre la nostalgie d’un amour passé et le souvenir mélancolique d’une période bénie, lorsque l’innocence n’avait pas encore été remplacée par les soucis du quotidien.
Wild Billy’s Circus Story est une nouvelle occasion pour Springsteen de dresser les portraits de personnages hauts en couleur, héros du quotidien (un peu à la manière de Spirit In The Night sur Greetings From Asbury Park, N.J.). il est d’ailleurs intéressant de noter qu’en 1998, lorsque Bruce Springsteen publie Tracks, son coffret d’archives, l’un des titres qui y est présenté, Bishop Danced, enregistré à la même époque, est construit sur la même structure musicale que Wild Billy’s Circus Story (ce fut également le cas avec la chanson Eloise, qui deviendra par la suite Growin’ Up, et qu’on peut aussi retrouver sur Greetings From Asbury Park, N.J.). Bishop Danced peut ainsi être perçu soit comme une version primitive de Wild Billy’s Circus Story, soit comme une version améliorée. C’est au choix de l’auditeur.
Après l’envoûtant et obsédant Incident On 57th Street qui nous plonge dans le tumulte, la folie et le charme de la vie urbaine, on découvre l’épatante Rosalita (Come Out Tonight), peut-être l’un des premiers morceaux d’anthologie de Bruce Springsteen, chanson transcendée à chaque nouvelle interprétation en concert, et sur laquelle les différents membres du E Street Band laissent jaillir de leurs instruments respectifs des étincelles de bonheur et de virtuosité. Sans aucun doute, l’un des tout premiers classiques du répertoire de Springsteen.
Enfin, New York City Serenade, longue pièce de près de 10 minutes conclue avec soin ce second album, avec sa très belle introduction classique au piano, avant que le morceau n’intègre des éléments de gospel pour un résultat finale plus que détonnant.
The Wild, The Innocent And The E Street Shuffle se situe donc dans le droit prolongement du précédent opus, avec toujours le même lyrisme urbain dans les textes, et la même folie et ingéniosité musicales, mais avec davantage de maturité et de solidité que sur son premier album. Toutefois, cela ne suffira pas à Bruce Springsteen pour véritablement s’imposer sur la scène rock en dehors des frontières de son état natal, le New Jersey. D’autant plus qu’à la même période, CBS Records, sa maison de disque, après l’avoir dans un premier temps présenté comme le « nouveau Dylan », ne lui accorde pas une énorme promotion pour ses deux albums. CBS met davantage en avant d’autres artistes comme Billy Joel notamment, plus vendeur, et qui la même année, en 1973, sort Piano Man qui est un succès retentissant. Pourtant Springsteen ne se laisse pas démoraliser. Loin de là. Il rêve d’écrire un grand et puissant album de rock. Aussi va-t-il s’enfermer pendant près de deux ans en studio, avec un E Street Band remanié. Et en 1975, Bruce Springsteen nous livre peut-être le plus grand album de rock de tous les temps, à l’incandescence flamboyante, son chef d’œuvre absolu : Born To Run.
The Wild, The Innocent And The E Street Shuffle (1973)
1) The E Street Shuffle
2) 4th Of July, Asbury Park (Sandy)
3) Kitty's Back
4) Wild Billy's Circus Story
5) Incident On 57th Street
6) Rosalita (Come Out Tonight)
7) New York City Serenade
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